Carnet

Amer Magueye
Chute d'une boisson divine

Centzon Totochin- 2011 Agrandir

Centzon Totochin— 2011. Mine de plomb.

Pour tout sublime que fût le résultat, le chemin, qui a mené du raisin au vin, semblait tout tracé, tout comme celui des céréales vers la bière, à peine perturbé celui-ci, par une escale à la boulangerie. Mais il fallait être tordu pour espérer tirer un vin de ces agaves qui ne nous servent qu'a indiquer la route vers l'Italie. Titrant autour de 5°, d'un beau blanc bleuté, gluant et frisant, doux puis aigre le pulque est encore plus mexicain que le tequila, le mescal et vaut à lui seul le voyage, comme écrirait l'autre boiteux.
Mais si elle fut la boisson de Moctezuma elle n'est guère plus aujourd'hui bû que par les charbonniers et les étudiants en mal de causes perdues. Faudrait il se lamenter de voir ce breuvage sauvage supplanté par la sage bière pasteurisée ?

« Il n'y avait pas vraiment besoin de livrer bataille pour la perdre. »

Certainement pas car comment pouvait-il en être autrement. Que l'on ne puisse le vendre qu'en vrac alentours les zones de productions, que la matière première ait un cycle de croissance d'une dizaine d'années, étaient des facteurs limitant insurmontables en dehors de toutes considérations qualitatives, et si on rajoute le goût si particulier, agréable mais qui peut tirer vers le franchement aigre, il n'y avait pas vraiment besoin de livrer bataille pour la perdre. Ainsi il n'est pas rare dans les pulquerias d'entendre le plus âgé déclamer sa lassitude envers le pulque ( melt en otomi ) en sirotant la petite part de modernité, à l'ivresse franche et émancipatrice, d'un mauvais rhum.
Tout juste pourrait on regretter quelques coups bas employés pour discréditer le pulque, telle cette rumeur qui circule toujours, celle de la munequita , la petite poupée. C'est rien moins qu'une chaussette sale (c'est beau comme du Zola !) garnie d' une crotte humaine ou canine, c'est selon, que l'on jetterait dans le tonneau d'aqua miel afin d' en accélérer la fermentation ! Calomnie !
Ou interprétation maladroite de la tranche de nopale, cactus comestible à la forme vaguement anthropomorphe que l'on y plonge ( plus semble-t-il, d'ailleurs pour aider à la conservation ) et de l'odeur de fermentation qui peut dérouter comme toute odeur de fermentation.
Pulque! fantôme qui se cache et se fait oublier même dans les villes dont il a jadis assuré la prospérité, effacement en forme de sacrifice pour cette boisson sacrificielle, sève fermentée d'une plante qui ne donne son unique récolte qu'au bout de 7, 10, 15 voire 25 ans, avant de mourir au court d'une lente agonie de plusieurs mois.

Chaque plante descend d'une lignée de clones qui peut remonter à la nuit des temps

Si sa consommation lors de l’immolation rituelle de jeunes hommes , de jeunes femmes devait certainement beaucoup à son caractère alcoolique, l'analogie quasi littérale entre une jeune adolescente égorgée et la plante dans sa 15eme année que l'on décapite pour empécher sa floraison avant d'en triturer le cœur, en faisait la boisson évidente pour accompagner ces cérémonies voire même, son instigatrice primitive .( Ajoutons que le magueye est multiplié par marcotage de manière végétative et qu'ainsi chaque plante descend d'une lignée de clones qui peut, si on veut, remonter à la nuit des temps et que la possibilité d'une immortalité par XXXXXX) Et c'est peut être là que l'on peut mesurer combien la générosité de la vigne à la récolte annuelle a pû être source d'abstraction ....Corpus christis in vino veritas dura lex sed lex, tabernacle !

Agaves, encres pigmentaires sur BFK Rives-2010
Mageyes, encres pigmentaires sur BFK Rives-2010.

Tête de pont de l'amicale des "Pasteur ne passera pas", queue de comète des "me mettez pas en boite sinon j'explose", perdant magnifique au pays des liqueurs en couleurs, vins à étoiles et autres alcools à cocktail, le pulque demeure une boisson à forte charge émotionnelle; le sortir de sa cachette, le mettre à la lumière comme la fait A .T sur la ligne de métro 32 à Mexico (oui oui à la lumière car c'est une ligne aérienne)… c'est assurément s'exposer à une demi-émeute d'hommes en pleurs, qui s'arrachent la bouteille pour y téter goulûment (Du San Augustin del pulque , la Michuocana n'en vend pas -Mexico -2004). Vu son caractère anachronique on peut se demander quel avenir se dessine pour le pulque, entre survie et perspectives de développement.

N'en déplaise aux pulsions mortifère des étudiants en sociologie, sinistres gardiens du temple qui prétendent savoir boire et faire boire comme ne boivent plus depuis longtemps les paysans du Mesquital, l'avenir semble être assuré, en grande partie, par les joyeux et un rien vulgaire, Pulmex, établissement avec orchestre, aux fières enseignes, vaste et lumineux, où l'on vient; en famille ou pas, écluser du pulque, manger des huîtres. Essentiels car les Pulmex prennent la place des, devenues austères, pulquerias comme principale débouchées pour les producteurs et pérennisent la consommation dans les villes de la plus vivante des façons à côté de celle des campagnes

Bain de pulque dans les bassins coloniaux

Et pour ouvrir une voie nouvelle imaginons combien pourrait etre valorisé le pulque, si était développé un pulque de luxe qu'une clientèle internationalle viendrait non seulement déguster mais prendre en cure dans d'anciennes estancias. La richesse en vitamines et autres bactéries serait prétexte à cure de jouvence, bain de pulque dans les bassins coloniaux, soins en tout genre et pour intéresser la partie, repas gastronomique de la merveilleuse cuisine mexicaine - de régime ou pas, arrosé de pulque bien sûr, bû tout au long de la journée dans des verres de cristal de bohème , entrecoupé de chasse et golf tout terrain au milieu des agaves. Délire mégalomane, peut être !

«400 lapins pour les 400 degrés de l'ivresse»

Mais quel plus bel hommage que tous ces corps nus, aux opulentes poitrines vraies et fausses, baignant dans le melt ,aux dieux même du pulque, à Mayahuel déesse du magueye et du pulque, Mayahuel et ses 400 mamellles; 400 mamelles perlant de pulque auxquels viennent têter Centzon Totochin,les 400 lapins . 400 lapins pour les 400 degrés de l'ivresse, incrémentation subtile de 1 à 400 pour 400 états d'ébriétés... Une cure pour combler les manques entre "fait comme un renard" et "bourré comme un coin"! L'aventure continue!

Marcel Castor Bouchard

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