Agrandir
Atelier, Avignon — 2025. Huile et bronze patiné. Photo : Alexandre Tanham.
Il existe un moment dans l'atelier où la forme commence à exister indépendamment de l'artiste. Le métal refroidit, la lumière change d'angle, et quelque chose qui n'était pas là quelques instants auparavant émerge dans l'espace. C'est ce moment que je cherche, encore et toujours — cette naissance silencieuse qui échappe à toute préméditation.
Le bronze résiste. L'argile cède. Le papier absorbe. Chaque matière a sa langue, et c'est l'artiste qui apprend à l'écouter, pas à lui dicter. Cette leçon, je l'ai mise des années à comprendre — ou plutôt à accepter. La formation aux Beaux-Arts nous apprenait à maîtriser. La matière, elle, nous apprend à renoncer à la maîtrise.
Le corps précède toujours l'intention
Deux décennies d'aviron sur le Rhône m'ont appris que le geste juste n'est pas calculé — il est senti, dans les épaules, dans l'eau qui répond. Le corps enregistre ce que l'esprit n'a pas encore formulé. La sculpture fonctionne de la même façon. Je commence souvent sans savoir où je vais, et c'est la résistance de la matière qui me dit où aller.
En 1996, je traversais l'Amérique latine à vélo. Des mois à pédalier dans des paysages qui me dépassaient de toutes parts. C'est là, paradoxalement, que j'ai compris quelque chose sur l'intérieur — sur la nécessité de ce silence intérieur qui permet d'entendre la matière quand elle parle.
Aujourd'hui, dans mon atelier avignonnais, je travaille souvent la nuit. Non par romantisme, mais parce que la nuit réduit les distractions au minimum et que le silence a une texture différente. C'est dans ce silence-là que le bronze et moi avons nos meilleures conversations.
Entre sombres lueurs et incertaines lumières
Mon travail actuel explore la lisière entre la fragilité de l'enfance et la puissance sauvage de la nature. La gomme bichromatée trichrome — ce procédé photographique du XIXe siècle que j'ai adopté — impose ses propres résistances : trois couches, trois bains, et l'imprévu à chaque étape. Le processus ne ment pas. Il révèle.
Ce n'est pas de la nostalgie. C'est une enquête sur ce qui reste quand tout le reste est parti. La trace. L'empreinte. Le silence qui suit un cri. Le blanc autour d'une forme. C'est cela, au fond, que je cherche dans la matière : non pas une réponse, mais la bonne question.